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Gramercy Park, vue imprenable des toits de New York

Lieu : Galerie Barbier et Mathon

Autour de Gramercy Park se tisse un drame... Madeleine, ex-danseuse de l’Opéra de Paris, épie le mafieux George Day. Timothée de Fombelle et Christian Cailleaux racontent la création de leur polar passionnant, huis-clos à ciel ouvert dans les années 50.

La suggestion comme intrigue

Comment est née l’intrigue de Gramercy Park ?

Timothée de Fombelle : Dès le début, je savais que cette histoire née au bien d’un vieux lampadaire serait une BD. D’habitude, mon domaine c’est le texte sans image, roman ou théâtre ! J’avais pourtant l’intuition que cette intrigue devait devenir une BD, car le silence et le mystère y sont très importants. Les personnages s’y épient par-delà le gouffre de la rue entre deux gratte-ciel... Dans un roman, il aurait fallu mettre tout cela en mots et j’aurais eu plus de mal à maintenir le mystère qu’on donne à voir en BD.

Christian Cailleaux : C’est justement parce que le texte de Timothée est bien un texte et non un scénario de BD prédécoupé qu’il m’intéressait. Il faudrait me payer très cher pour que je sois que l’illustrateur d’une BD où les plans sont déjà définis, car le découpage est mon moment favori en BD. Grâce au texte de Timothée, je pouvais m’accaparer de ce qui était proposé et créer une véritable rencontre entre le texte et l’image…

Timothée de Fombelle : Je n’y connaissais pas grand-chose en BD, je n’avais même pas acheté Le scénario de BD pour les Nuls ! [Rires] Je voulais partir de ma candeur pour raconter un peu différemment.

Pour poser le mystère ?

Timothée de Fombelle : À mes yeux, la narration efficace est celle du pilote dans Le Petit Prince, lorsqu’il dessine la boîte qui contient le mouton. Le petit Prince y voit le mouton exactement comme il l’imaginait !

Christian Cailleaux : La représentation par l’image pose les choses alors que les mots laissent de la place à l’imaginaire du lecteur, c’est pourquoi je veux toujours ruser ! L’écriture de Timothée est un vrai pain béni : on sent que ses personnages ont un fardeau, une violence sous-jacente qu’ils traînent avec eux. Jouer sur la suggestion m’a énormément plu !

Timothée de Fombelle : C’est la même chose avec la danseuse représentée toujours dans le vestiaire ou coincée dans le rideau des coulisses. Avec Christian, on a en commun de n’avoir aucun espoir de représenter la danse directement. On ne peut représenter les autres arts en BD qu’en creux... D’où le fait qu’on ne voit jamais la danseuse sur scène, pour laisser la place à l’imagination, le meilleur procéder pour faire rêver.

Et ce polar joue avec les clichés...

Christian Cailleaux : Qui dit polar à New York durant les années 50, dit cortège de clichés. Je joue donc avec, en utilise certains, en faisant attention de toujours servir l’histoire.

Timothée de Fombelle : J’adore l’idée que le récit n’est pas loin d’être un huis-clos, alors qu’on est à ciel ouvert, entre les toits d’immeuble et l’Atlantique... Gramercy Park a à la fois un côté un peu hollywoodien avec ses codes et un côté thriller psychologique resserré.

Christian Cailleaux : Il y a de la romance et des coups de feu tout de même ! [Rires]

Timothée de Fombelle : C’est vrai ! Et très tôt dans l’écriture, je voulais qu’on puisse mettre la menace sur le compte de l’amour... pour que finalement l’amour possible devienne aussi dangereux que la haine. Et pour faire redescendre la tension, on retrouve les 2 flics planqués en bas, comme dans n’importe quelle série télé, avec leur petite comédie…

Une toile de regards en non-dits

La ville de New York est un personnage à part entière…

Timothée de Fombelle : La ville est un personnage mais n’écrase pas les autres. Christian a réussi dans les premières pages à nous y plonger immédiatement et une fois que c’est fait, le destin individuel des personnages prend le dessus.

Christian Cailleaux : Un des seuls luxes de la BD, c’est une fois qu’on a posé le décor, on peut se permettre d’effacer les détails, pour appuyer la narration. Je ne veux surtout pas faire de remplissage ! Pour donner un côté plus aérien à New York, suggérer la ville plutôt que de la montrer, j’ai travaillé à la mine et à l’estompe.

J’ai remarqué que j’ai été plus précis dans la représentation des toits d’Opéra, car on ne les voit que sur 3 pages lors d’une première rupture brutale, donc il fallait être très clair immédiatement. Et pour Hudson River State Hospital…

Timothée de Fombelle : Qui est vraiment à une heure de New York...

Christian Cailleaux : Et qui, sur les photos, fait froid dans le dos ! J’y ai mis des couleurs un peu plus fortes pour donner à voir ses briques rouges et souligner ce qui s’y passe...

Timothée de Fombelle : Tout l‘album est subjectif : quand on n’est pas avec Madeleine, on suit son regard...

Le découpage est d’ailleurs au cordeau…

Christian Cailleaux : J’avais trouvé un principe assez tôt mais il fallait le tester sur la longueur : toutes les parties où Madeleine s’exprime, qu’elle soit à New York ou plus jeune en France, elle est presque toujours sur les toits, en extérieur. Comme il lui fallait de l’espace, j’ai créé 3 strips par page.

Quand on est avec George Day, le mafieux, je voulais un espace plus resserré, plus anxiogène, donc je suis passé à 4 bandes par pages. Le principe a marché jusqu’au bout du découpage : ouf !

Timothée de Fombelle : Christian a trouvé le rythme parfait pour raconter l’histoire. Il a joué le rôle de metteur en scène et de chef d’orchestre à la fois…

Christian Cailleaux : Je ne me suis pas posé la question, j’ai été tellement emballé par le scénario que je l’ai suivi...

Timothée de Fombelle : D’ailleurs il y a deux-trois moments où tu m’as dit, je me permets une trahison… Par exemple quand Madeleine « Pourquoi dit-on que les matins sont petits ? » tu t’étais excusé du fait que la bulle ne soit plus dite par elle mais flotte. Alors que je m’attendais à des changements beaucoup plus grands…

La représentation de George Day, toujours enfermé dans son appartement, joue d’ailleurs des non-dits aussi…

Christian Cailleaux : Ce mafieux est un gros nounours, bouleversé que sa petite fille ne veuille pas lui parler…

Timothée de Fombelle : Cet homme a les mains propres malgré ses activités, est toujours élégant et raffiné. Ce crime propre et sans trace me terrifie bien plus que le déchainement d’un crime où il y a du sang partout…

Et les abeilles volent de Madeleine à lui, devenant parfois une menace…

Christian Cailleaux : C’est une des névroses de Timothée ! [Rires]

Timothée de Fombelle : Les abeilles étaient très pratiques pour tisser des fils entre George Day, Madeleine et les flics d’un immeuble à l’autre. Finalement, Madeleine est un peu comme la reine des abeilles, qui permet que tout arrive : tout le monde vient la chercher...

Les abeilles sont aussi à la fois le symbole du miel de l’amour et du piquant de la menace : je trouve cet animal passionnant, sans compter toutes les métaphores qu’il ouvre sur la ville comme ruche.

Christian Cailleaux : D’ailleurs Madeleine est venue à la danse par les abeilles...

Et est une danseuse devenue spectatrice, en apparence du moins…

Christian Cailleaux : Si elle a une attitude de contemplation, elle a aussi de la ressource et est moderne pour l’époque, d’où sa silhouette aux cheveux courts à la Audrey Hepburn...

Timothée de Fombelle : J’adore ton plan où elle rentre en train, il exprime le temps qui passe et le quotidien de Madeleine qui se déroule… On s’attache ainsi à elle, à George Day qu’elle épie, ce qui permet à l’accélération finale de fonctionner !

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